Jean-Marie Wodon: l’expatriation n’est pas un frein, plutôt un moteur

Jean-Marie Wodon de Zapptax: l’expatriation n’est pas un frein, plutôt un moteur

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On peut flirter avec la cinquantaine, habiter Chongqing, l’une des plus grandes villes du monde au cœur de la province chinoise du Sichuan, et pourtant être un jeune entrepreneur à l’origine et aux commandes d’une startup ancrée à Bruxelles et - bien sûr - basée sur une excellente idée. Jean-Marie Wodon et sa société ZappTax en sont la preuve.

Pouvez-vous nous résumer en quelques mots votre parcours professionnel que l’on pourrait qualifier d’atypique mais aussi d’entrepreneurial ?

Jean-Marie Wodon : Je suis juriste de formation, mais je n’ai jamais exercé en tant que juriste. Après mes études et mon service militaire, je suis parti en Australie apprendre l’anglais. A mon retour en Belgique, j’ai aidé à lancer une entreprise de ‘marketing de terrain’. Mais l’envie de m’expatrier ne me quittait pas. Après deux ans, je suis parti aux Etats-Unis où j’ai intégré pendant cinq ans un gros cabinet de conseil. Ensuite, retour en Europe: dans le but compléter ma formation dans les domaines de l’économie et du business, j’ai passé un MBA à Fontainebleau avant de rentrer en Belgique où j’ai travaillé dans le secteur internet.

Au début des années 2000, après l’éclatement de la bulle internet, j’ai enchaîné pendant une dizaine d’années des missions de conseil en tant qu’indépendant. Parallèlement à cela, j’ai rejoint ‘Internet Attitude’, un fonds d’investissement belge fondé en 2012. J’étais membre du Conseil d’Administration et du Comité d’Investissement. Il y a trois ans, j’ai tout arrêté pour partir en famille à Chongqing d’où mon épouse est originaire. A l’aube de la cinquantaine, je me disais que c’était le moment ou jamais de lancer un projet.

Comment est née l’idée de ZappTax ?

J-M.W : En trente ans , la classe moyenne chinoise, avec son envie de consommer notamment des loisirs et du tourisme, s’est développée de manière phénoménale. Il y a dix ans en Europe, on ne croisait guère de Chinois dans les rues. Aujourd’hui, ils sont nombreux et ce n’est que le début puisqu’actuellement, moins de 10% des Chinois possèdent un passeport. Ces touristes très curieux et disposant d’un pouvoir d’achat considérable sont très friands de produits européens en général et de produits de luxe en particulier. Je me suis demandé comment aider ces voyageurs chinois dans leur périple en Europe.

C’est ainsi que je me suis intéressé à la détaxe. Il s’agit d’un mécanisme lourd et complexe qui permet aux voyageurs non résidents dans l’UE de récupérer la TVA (qui est une taxe sur la consommation dans l’UE) sur les achats effectués lors de leur séjour dans l’UE et ramenés avec eux dans leur pays de résidence. Le mode de fonctionnement de la détaxe est très peu efficace: il s’agit pour les bénéficiaires d’obtenir auprès des commerçants des documents à compléter, à faire cacheter par la douane, puis à renvoyer au commerçant pour permettre le remboursement. La plupart des commerçants font appel à des intermédiaires, des opérateurs de détaxe qui se chargent de toutes les démarches leur incombant (réception des bordereaux, remboursement de la TVA aux quatre coins du monde,…) moyennant une commission souvent exorbitante au détriment des voyageurs étrangers captifs du système. J’ai donc cherché un moyen  d’améliorer ce processus et j’en suis arrivé à imaginer ZappTax, une application sur smartphone.

En quoi est-ce une bonne idée ?

J-M.W : On croit le marché anecdotique. En fait, il est assez énorme: tous les jours, 100.000 transactions de détaxe sont effectuées au départ des 28 pays de l’UE au bénéfice de voyageurs non résidents dans l’UE. Cela représente 50 milliards € d’achats annuels pour lequel la détaxe est demandée. En fait, nous nous adressons à tous les Chinois de Chine, comme à tous les Américains habitant aux USA, etc. Mais, vu que la condition pour faire la détaxe en Europe est la ‘résidence’ hors Europe (et non la ‘nationalité’ non-européenne), nous visons également le marché des Européens expatriés hors de l’UE et qui effectuent différents achats lors de leurs séjours en Europe. Savez-vous par exemple que 1.300.000 Français sont domiciliés hors de l’UE ?

Quand on sait que seuls 15% des voyageurs issus de pays non européens arrivant dans l’UE et théoriquement susceptibles de bénéficier de la détaxe effectuent les démarches nécessaires, tous les espoirs sont permis. 

Quelques mots du mécanisme ?

J-M.W : Outre la généralisation du smartphone, ZappTax repose sur une construction juridique que j’ai imaginée: une ‘double vente’ ou transaction en chaîne. Attention, c’est un peu technique au niveau juridique et TVA. Le fait de télécharger l’application ZappTax équivaut pour le voyageur à conclure un contrat au terme duquel ZappTax lui donne mandat d’effectuer tous les achats que ce voyageur souhaite réaliser mais ‘au nom et pour le compte’ de ZappTax. Dès lors même si c’est le voyageur qui paie et prend possession physique des objets, c’est ZappTax qui en devient le propriétaire légal. ZappTax revend ensuite instantanément ce même objet à ce même voyageur pour le même prix d’achat TVA comprise. De cette manière, ce n’est plus le commerçant, mais ZappTax qui exportera l’objet. Au terme de chaque achat, le voyageur doit simplement télécharger son ticket de caisse à l’aide de l’application. Au cours de son séjour au sein de l’UE, le voyageur répète l’opération autant de fois qu’il le désire dans autant de pays qu’il le désire.

A la fin de son périple, ZappTax lui délivre un document unique et correctement complété pour l’ensemble de ses achats, à charge pour le voyageur de le faire cacheter à la douane de son point de sortie de l’Union (généralement un aéroport international). Une fois cacheté, le document est téléchargé via l’application par le voyageur. Cette opération permet à ZappTax de lui ristourner le montant de la TVA moins une commission beaucoup plus modeste que celle prélevée aujourd’hui par les opérateurs de détaxe classiques. Outre la simplification du processus en amont et en aval de l’étape du ‘cachet douanier’, notre système n’a plus besoin de la collaboration du magasin, et c’est cela qui est révolutionnaire. Il fonctionne dès lors dans tous les commerces (d’Arlon à Ostende) et pour tous les achats (même au supermarché et à la pharmacie !).

Pouvez-vous nous décrire le processus de création de ZappTax ?

J-M.W : Cela fait pratiquement deux ans que je travaille sur ce projet. Nous avons bien sûr pour but d’être opérationnels dans les 28 pays européens. Dès le départ, Yves Bernaerts, une pointure en matière de TVA au niveau européen, m’a conseillé de monter des dossiers dans chaque pays. La TVA est en effet régie par une directive européenne dont l’implémentation se fait au niveau de chaque Etat membre. Aujourd’hui, nous avons obtenu l’accord des autorités belges, françaises, espagnoles et anglaises. Nous sommes également en discussions avec les autorités allemandes et italiennes.

Notre application a été publiée l'été passée. Nous devons encore relever trois défis. Le défi régulatoire d’abord. Les lois sont élaborées pour répondre à une réalité donnée. A nous d’expliquer, argumenter, faire preuve d’imagination, de créativité pour convaincre les responsables des administrations ou le législateur d’adapter la réglementation à la réalité actuelle. Le défi opérationnel ensuite. Notre application doit fonctionner convenablement, être simple. Les voyageurs doivent obtenir leur cachet sans problème. Enfin et surtout le défi marketing. Il n’est pas simple d’émerger parmi la multitude d’applications sur l’App Store. Il faut que l’utilisateur ait une bonne raison pour télécharger une application. Actuellement, nous convainquons nos clients un par un: quand on a l’occasion de faire passer notre message, d’expliquer, les gens captent et utilisent.

Nous recourons à différentes approches dont l’approche directe via les réseaux sociaux, et l’approche indirecte qui consiste à travailler avec des agences de voyage ou des tous operators et éventuellement plus tard avec des compagnies aériennes et des banques qui promotionneront notre concept comme un service à leurs utilisateurs. Ces intermédiaires du tourisme ont l’occasion de présenter un service à valeur ajoutée à leurs clients tout en percevant une commission pour leur intermédiation.

Vous avez bénéficié de différentes aides via impulse.brussels. Quelle en est l’importance ?

J-M.W : ZappTax est une société anonyme de droit belge dont le siège est à Bruxelles. Pour l’instant, je vis en Chine mais j’effectue des allers-retours réguliers et je passe une dizaine de jours par mois en Europe pour ZappTax. Au fur et à mesure de l’avancement du projet, je réalise qu’il nous faut rapidement ancrer notre centre de gravité à Bruxelles d’où je peux facilement rejoindre les différentes capitales européennes.

Nous avons bénéficié d’aides de la Région bruxelloise et heureusement qu’elle est là ! Pour l’instant, j’ai financé tout ce projet sur fonds propres. Le système de subsides de la Région qui prend en charge des missions de consultance, des études de faisabilité, des productions de support, etc. à hauteur de 50% nous a apporté une véritable bouffée d’oxygène car nous avions dû faire appel à des sociétés spécialisées notamment en matière juridique et au niveau marketing. Sur le plan pratique, l’efficacité est également au rendez-vous: pratiquement toutes les démarches peuvent être effectuées via e-mails avec envoi de documents scannés.

Nous sommes également très satisfaits de la réactivité et du dynamisme des différentes personnes qui nous aident au sein d’impulse (*). Conseils au niveau juridique, au niveau du montage d’un dossier européen H2020, en matière de financement. Franchement, on se sent un peu moins seul !

Quels conseils donneriez-vous à un candidat entrepreneur ?

J-M.W : Je lui conseillerais d’abord de procéder à une sérieuse introspection. Je pense que tout le monde n’est pas fait pour l’entreprenariat. Ce n’est pas un parcours facile. Il faut tant de volonté, d’énergie. On passe par des moments de doute, de désespoir, on rencontre des problèmes financiers. Malgré l’effervescence actuelle autour du monde des startups, d’internet, des nouveaux modes de travail, il me semble que l’entreprenariat pur et dur est loin de convenir à tout le monde. Cela peut s’apprendre évidemment, mais cette introspection est importante.

Je l’inciterais aussi à se demander « Suis-je un vendeur? » C’est fondamental. Il ne s’agit pas seulement de vendre son produit ou service. Il faut aussi vendre son concept et son idée à ses futurs collaborateurs, aux investisseurs, à la myriade de partenaires qui vont pouvoir aider une start-up au moment de son lancement. Aux jeunes que je rencontrais dans le cadre d’‘Internet Attitude’, je disais systématiquement « Ce que tu as inventé est chouette mais c’est un vulgaire tapis. Tu vas aller faire du porte à porte avec ton tapis. As-tu l’estomac assez bien accroché pour aller vendre ton tapis? ». Moi-même à 52 ans avec derrière moi une carrière professionnelle de plus de 20 ans, aujourd’hui je vends un tapis ! Je me fais raccrocher au nez parce que je ne suis personne, je dois rappeler les gens dix fois pour qu’ils me rappellent.

Enfin, je l’encouragerais à garder les pieds sur terre. On a tendance à oublier les PME qui font vivre trois ou quatre employés et dont les dirigeants ont autant de mérites que les patrons de startups. Je dis souvent à mes deux associés: « On a des rêves et de l’ambition et c’est bien. C’est même fondamental. L’entrepreneur est en fait une personne qui vit d’espoir. Mais n’oublions pas que si nous pouvons ne fût-ce que vivre de notre activité et faire vivre nos familles ainsi que quelques personnes, ce sera déjà un grand succès.»

 

* impulse.brussels est devenu hub.brussels entretemps. Zapptax a obtenu de l'aide de l'NCP (montage de projets européens), a reçu une aide de préactivité, a bénéficié de financement, des conseils juridiques, de l'aide de 1819, etc

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