cashflow

Traverser la crise ? Plus que jamais, cash is king !

Pierre Hermant est nommé à la tête de finance&invest.brussels en 2018 avec une ambition : donner un second souffle à l’institution et l’imposer comme un acteur clé du financement des entreprises de la capitale. Malgré les dégâts causés par le coronavirus, le CEO de l’invest bruxellois reste confiant sur la capacité des entrepreneurs à se réinventer pour sortir de cette crise inédite…

Nous vivons une période complexe. Outre les questions liées à la santé, la pandémie de covid-19 continue de peser sur le plan socio-économique. Quel regard portez-vous sur les premiers mois de la crise au printemps ?

Pierre Hermant « C’est un évènement totalement inattendu, à l’origine d’une disruption globale de l'économie. Le lockdown a mis pratiquement toutes les entreprises à l’arrêt, en amont comme en aval. C’est exceptionnel ! Une situation d’une telle ampleur ne survient que tous les deux ou trois siècles… Comment réagir face à l’impensable ? Quels réflexes adopter, lorsqu’on est pris de court ? Le monde politique s’est alors tourné vers des experts afin d’identifier les solutions économiques pertinentes (et possibles). Cela a été le rôle du groupe de travail « PME et indépendants » de l’Economic risk management group, que j’ai eu l’honneur de présider. Trois grands enjeux étaient sur la table : la liquidité des entreprises, leur solvabilité et la relance. Sur cette base, le fédéral et les régions ont planché, pris des décisions et conçu un arsenal de mesures. Avec une inconnue de taille : la durée de la crise ! »

Votre casquette de CEO de finance&invest vous permet d’être au plus près du terrain. Comment ont réagi les entreprises aux premières heures du confinement ?

PH : « D’une part, des entrepreneurs paralysés par le lockdown. Une forme de sclérose et de passivité face à l’enjeu : « Je ne sais pas quoi faire ! J’arrête tout et j’attends que la tempête passe ». Problème ? Nous sommes encore en plein dedans. À l’inverse, des dirigeants se sont révélés de véritables « pilotes » d’entreprise, capables de se réorienter avec beaucoup d’agilité. La start-up Spentys, par exemple, a très vite compris que ses clients allaient avoir d’autres besoins. Ils ont alors fait le choix d’adapter leur outil de production 3D pour « pivoter » rapidement. De la fabrication d’attelles orthopédiques aux pièces de rechange pour les respirateurs, en quelques semaines. Une résilience observée chez nombre de restaurateurs, qui ont mis le cap grâce sur les livraisons. Certains acteurs, comme Bonjour Maurice, se sont saisis de la digitalisation comme un outil incroyable pour se réinventer. Ces exploits donnent de l’espoir et un aperçu de la vitalité du tissu économique bruxellois… »

Le déconfinement devait sonner le début de la reprise…

PH : « Les consommateurs allaient-ils se ruer dans les magasins et dans les restaurants ? La machine allait-elle repartir comme avant, permettant de compenser partiellement les semaines de fermeture, les stocks détruits, les pertes sèches subies, etc. ? C’était la question à un million de dollars ! Force est de constater que le redémarrage n’a pas eu lieu. Ces espoirs déchus ont réveillé d’autres consciences. »

Comment mesurer l’ampleur des dégâts ? 

PH : « La théorie dit qu'il faut trois à six mois de cashflow devant soi pour survivre à une tempête. Avec le coronavirus, nous sommes passés de la théorie à la pratique. Les entreprises saines avant la crise, qui réagissent à temps, posent le bon diagnostic et sollicitent de l’aide, ont toutes les chances de s’en sortir. Mais les sociétés déjà mal en point auparavant, avec parfois des capitaux propres négatifs de plusieurs millions d’euros… Ne rêvons pas ! Comme dit le dicton, quand la mer se retire, on voit ceux qui nagent sans maillot. Certains entrepreneurs n’avaient plus de maillot depuis longtemps, le coronavirus a appuyé là où cela faisait déjà mal. » 

Certains secteurs souffrent plus que d’autres. Et, compte tenu de l’instabilité de la situation, on ne semble pas au bout de nos peines…

PH : « Sur les 720.000 travailleurs habituels de la capitale, plus de la moitié n’y mettent pratiquement plus les pieds. Sans oublier, l’absence des touristes ! Nombre de TPE souffrent de ce ralentissement : dans l’horeca, mais aussi l’ensemble des commerces de proximité (fleuriste, boutiques de GSM, etc.). Le gouvernement bruxellois — avec le concours des acteurs régionaux — fait le maximum pour aider ces secteurs. Finance&invest.brussels s’est ainsi vu confier une enveloppe de 40 millions d’euros pour l’horeca et plus de 12 millions d’euros ont déjà été versés aux restaurants. L’évènementiel est aussi durement frappé par la crise. Des entreprises clés pour le rayonnement de Bruxelles, sur le plan économique, humain, sociétal, etc. Nous avons besoin de ce secteur et, personnellement, cela me manque de vivre et partager des évènements. Certes, la situation est compliquée pour tous, mais ne baissons pas les bras. Ne nous laissons pas enliser : réagissons, soyons créatifs et solidaires ! »

Comment avez-vous perçu « de l’intérieur » la construction des mesures de soutien à Bruxelles ?

PH : « Personne n’a joué sa partition en solo ! À l’initiative de Barbara Trachte (ndlr la Secrétaire d'État en charge de la transition économique), nous avons formé une véritable équipe : solidaire, complémentaire et efficace. Cette épreuve a « permis » de renforcer les liens et révéler les personnalités et les talents. Force est de constater que finance&invest est très bien entouré : hub.brussels dans l’accompagnement ; le 1819 comme point de référence central ; citydev.brussels et son portefeuille d’entreprises… Mais aussi l’administration, avec laquelle nous avons, par exemple, essayé de rediriger des fonds du Fonds européen de développement régional (FEDER). Nous avons tous tiré dans le même sens, en capitalisant sur nos compétences complémentaires : échanger de l’information, décoder la situation, chiffrer les dégâts, poser un diagnostic, coconstruire les solutions et répartir les tâches, avant de passer la balle au gouvernement. Celui-ci a également pris ses responsabilités, en tenant compte de ses propres contraintes, mais sans place pour de la politique politicienne. Je suis fier du travail de la task force… Tous débordés, mais renforcés dans nos spécialités. C’est ainsi que nous allons continuer à mener cette bataille pour aider les entreprises ! »

Quelles mesures concrètes ont été confiées à finance&invest dans sa mission de financement ?

PH: « Dans un premier temps, les moratoires pour préserver les liquidités. Nous avons contacté proactivement de nombreuses entreprises, afin de leur proposer des délais supplémentaires de remboursement. Ensuite, le prêt « horeca », en étroite collaboration avec le 1819, hub et le Centre pour Entreprises en difficulté (CEd). Dès le mois de juin, c’était au tour du prêt « Recover » : un montant de 15.000 maximum pour aider les TPE à reconstituer leur trésorerie. Fin septembre, nous étions à 221 demandes reçues, dont près de la moitié déjà financées ! C’est énorme, quand on sait la charge de travail que représente chaque dossier pour les collaborateurs de finance&invest. Je suis également fier de l’engagement et des compétences de mes équipes. Dès le 15 octobre, le prêt « proxi » a été rendu disponible auprès du Fonds bruxellois de garantie, dont nous assurons la gestion opérationnelle. C’est un instrument qui doit permettre de mobiliser l’épargne citoyenne en soutien aux PME… »

Ces dispositifs « coronavirus » sont venus s’ajouter à vos outils de financement plus « classiques »…

PH « Nous avons bien entendu continué à épauler les sociétés peu ou pas touchées par la crise. Mais cette période marque également un renforcement de notre stratégie... Conscients de ne pas pouvoir « tout » financer, nous avons un rôle clé à jouer pour faciliter et compléter la chaîne de financement des entreprises bruxelloises. D’ailleurs, des PME, qui historiquement pensaient qu'on ne pouvait pas les aider, sont venues toquer à notre porte. Avec parfois des besoins un peu inhabituels... Nous avons réussi à les aider, notamment grâce à des prêts sans garanties : un outil de recapitalisation, sans perte de contrôle pour l’entrepreneur. L’effet de levier est presque magique, puisque la banque tient compte de la dette en quasi-fonds et accepte alors de mettre au pot. Prêter quand tout va bien, c’est « facile ». Un vrai partenaire répond présent lorsque la situation est tendue, comme avec le coronavirus. »

Avant l’arrivée du covid-19, vous aviez pour ambition d’améliorer la lisibilité de l’offre de financement de finance&invest. Malgré le contexte actuel : quel est le bilan ?

PH « Nous voulons incarner un single point of contact du financement pour toutes les start-ups, scale-up, PME, TPE, entreprises sociales et coopératives implantées à Bruxelles. Avec trois grandes gammes de produits : les prêts ; la prise de capital et les garanties. Avant, les entrepreneurs nous sollicitaient pour un produit spécifique. Aujourd’hui ? Ils exposent un projet ou expriment un besoin, et c’est à nous de proposer la combinaison de financement gagnante. Une approche pédagogique et bienveillante, orientée sur la réponse adéquate à un problème donné. Beaucoup parlent, par exemple, de la levée de capitaux, mais ce n’est pas la panacée à tous les maux. Notre rôle consiste à l’expliquer et accompagner le dirigeant vers une option pérenne et efficace. Cela signifie aussi collaborer avec la banque et d’autres investisseurs, car ils sont de vrais partenaires dans une logique de cofinancement. »

Finance&invest place aussi des billes dans des fonds d’investissement. Quel est l’objectif de cette stratégie ?

PH « Le nœud de la guerre, c’est le deal flow. À savoir le flux de « bons » dossiers, porteurs de création de valeurs (emplois, rentabilité, etc.) pour Bruxelles, qui arrivent sur notre table. Certains « bons » clients frappent à notre porte via l’écosystème bruxellois, le réseau d’attachés commerciaux de hub ou grâce à notre notoriété. Mais cela n’arrive pas par miracle et il faut aussi aller les chercher, entre autres en bénéficiant de la réputation et de l’expertise des fonds. Nous sommes, par exemple, présents dans Spring Capital pour le secteur de la distribution. C’est un atout pour « nos » entreprises actives dans ce domaine : le réseau et « l’intelligence », ainsi qu’un tremplin pour l’internationalisation. Collibra est une bonne illustration : l’entrée en scène de CapitalG (ndlr le fonds d’Alphabet, maison mère de Google) l’a propulsée au rang de licorne européenne du data management. Notre ouverture stratégique explique également les liens avec des corporate, telles qu’Orange ou Luminus (ndlr avec le succès de la spin-off bcheck). »

Revenons au « terrain » : comment l’entrepreneur bruxellois peut-il procéder pour tenir le cap ?

PH « Cash is king, c’est plus vrai que jamais ! Le premier réflexe consiste à faire un diagnostic à 6, 12 et 24 mois, sur base de scénarios de reprise. L’objectif est d’estimer le chiffre d’affaires, les coûts, les réserves, le cash brûlé, les flux de trésorerie, etc. Les entrepreneurs ne sont évidemment pas des devins et personne ne sait combien de temps cela va durer. Mais il faut être le plus réaliste possible, au risque de vivre un réveil douloureux. L’analyse doit, par exemple, tenir compte des moratoires et des délais de paiement accordés (ONSS, cotisations sociales, etc.), car ces montants devront être réglés tôt ou tard. Ce bilan complet permettra d’anticiper les difficultés et les besoins de financement. L’entrepreneur doit ensuite passer à l’action ! Rendre visite — au plus vite — à son banquier et à finance&invest, afin de préparer un plan de financement. Il devra peut-être aussi être accompagné ou avoir le courage de prendre des décisions difficiles, surtout si la survie de l’entreprise est engagée. Last but not least, il faut rester lucide, observer son secteur et envisager de se réinventer, car les choses ne seront peut-être plus jamais comme avant… »

Dans une chronique récente dans L’Écho, vous évoquiez le paradoxe de Stockdale comme une source d’inspiration pour faire face à la crise actuelle. Entre espoir et réalisme…

PH : « Nous devons absolument croire en une fin heureuse, sans jamais détourner le regard de la « dure » réalité. Miser sur notre capacité à réussir, sans se donner de faux espoirs. L’amiral Stockdale, détenu huit ans dans un camp de prisonniers pendant la guerre du Vietnam, le résumait en une phrase : « Vous ne devez jamais confondre la certitude que vous en sortirez et la discipline qui consiste à faire face aux réalités, aussi rudes soient-elles ». On ne connaît pas la date de fin de la crise, mais les entreprises résilientes s'en sortiront. Celles qui se prennent en main, sans attendre que la tempête passe. Celles qui accepteront de se réinventer pour accompagner les évolutions en cours. Celles qui auront le courage de solliciter l’aide qui existe. Ensemble, nous pouvons le faire ! »

Article rédigé par Nelson Garcia Sequeira

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Découvrez aussi les solutions de financement dans cet article: se financer en période de crise.

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Dirigé depuis 2018 par Pierre Hermant, finance&invest.brussels est une entreprise publique, dont la vocation est de soutenir les entreprises à tous les stades de leur existence : de la création à la reprise-transmission, en passant par le développement, l’innovation, l’internationalisation ou la transition environnementale. Concrètement ? Sa mission consiste à faciliter et compléter la chaîne de financement des entreprises qui contribuent à valoriser la Région bruxelloise. C’est donc un partenaire clé… Celui qui peut vous aider à identifier et obtenir la solution de financement adaptée votre projet, mais aussi à la coconstruire avec d’autres financeurs : de la banque aux fonds et autres investisseurs. Pour mener à bien ce rôle, finance&invest dispose d’une offre, en mesure de répondre à une large palette de situations et de publics.

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RECOVER est un prêt d’urgence qui permet de diminuer les tensions de la trésorerie et favorise le redémarrage et développement des activités économiques impactées par la crise actuelle. Ce prêt est octroyé par Brusoc, filiale de finance&invest.brussels.

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